Le
projet

5G – Atelier MICACO
Retour d’expérience

Raísa França Bastos
Enseignante de français de la classe de 5eG du Collège Diderot

MICACO_5G_Rencontre avec la maire d_Aubervilliers2

L’atelier de théâtre mené en partenariat entre le Collège Denis Diderot d’Aubervilliers et l’ensemble Sequenza 9.3 a été conduit par les artistes intervenantes Françoise Le Golvan et Eve Weiss, au sein de la classe de 5eG, dont je suis l’enseignante de français. Le projet visait en premier lieu à permettre aux élèves de réfléchir à la manière dont le théâtre questionne la société, ses usages, sa cruauté, et la représentation qui en est faite, parallèlement à une préparation pour assister à La Décision de Brecht et Eisler, jouée à la Philharmonie par l’ensemble Sequenza 9.3, auquel était intégré un choeur populaire. La crise sanitaire du coronavirus ne nous a malheureusement pas permis de mener le projet à bout : nous n’avons pas pu réaliser la restitution prévue à la Salle des Quatre Chemins, du théâtre de la Commune, à Aubervilliers. Mais l’effort et l’investissement mis dans la réalisation des séances tout au long de l’année a laissé bien des traces, chez moi, chez les artistes intervenant dans le projet, et bien entendu, chez les élèves. J’aimerais en toucher quelques mots.

S’il y a bien une chose qu’il nous a été donné de faire, c’est d’initier un travail de déconstruction, à plusieurs égards. Déconstruction de l’image de soi face aux autres ; déconstruction du théâtre, de ce que l’on pense être du théâtre ; déconstruction de ce que l’on imagine pouvoir faire, créer. “Pourquoi nous, Madame ?”, m’ont bien souvent demandé les élèves. “Pourquoi avez-vous choisi de faire ce projet avec notre classe ?”. Je leur répondais : “Pourquoi pas vous ?”. Certains, peu contents à l’idée de jouer sur une scène, disaient : “Vous voulez nous afficher devant tout le collège” ; “On fait du théâtre ou du français” ? Et timidement, ils prenaient place sur scène, pour dire une petite phrase, “J’ai quelque chose à vous dire”. Certains se prenaient au jeu, d’autres résistaient. Eve travaillait sur l’écoute, le silence. Françoise conduisait l’écriture sur les pistes du concret et de l’imaginaire.

Le projet s’est rapidement déplacé de la pièce didactique brechtienne, chantée dans une esthétique contemporaine, à l’observation de situations courantes de la vie à Aubervilliers. Nous sommes partis en groupe écrire dans la rue : menés par Françoise, nous notions les noms des enseignes des magasins, les textes des panneaux d’affichage, les noms des rues. A la mairie, nous avons pris note des noms et métiers des albertivillariens sur les actes de mariage. “Tout autour du centre ville d’Auber”, de là est né ce refrain, qui a fini par donner son nom au spectacle en construction. “Tout autour du centre ville d’Auber, il y a…”. En choeur, ce refrain et les noms notés ont été repris, avec Eve, et sont devenus musique, matière sonore, mettant en bouche les intensités et articulations de ces signes familiers, de leur quotidien. Vidés de leur banalité, réinvestis de poésie.

Nous sommes sortis, sortis du collège, du cadre des cours, de la salle de classe. La Salle Polyvalente du collège Diderot a un beau parquet en bois qui résonne atrocement. Nous avons travaillé dans le chaos du bruit, nous avons réussi à y produire un silence d’autant plus précieux qu’il fut bref. Pris connaissance de l’espace, de la distinction entre la scène et le public. Essayé des manières nouvelles d’occuper cet espace, de travailler ses gestes. Dehors, nous avons rencontré la maire d’Aubervilliers, Mériem Derkaoui, qui a répondu à nos questions sur la ville, sur son métier, son quotidien. Dehors, nous sommes allés au théâtre de la Commune, voir une “Pièce d’Actualité” sur le coupé-décalé. Et de retour en classe, nous avons parlé de nous par l’intermédiaire de ces détours extérieurs. L’écriture et la voix, toujours de pair, pour décrire l’expérience de spectatrice et spectateur. L’écriture pour parler de ses goûts, de ses préférences, pour mettre en mots ce qu’on a vu passer sur le chemin de l’école, et qui semblait si séduisant.

Avec Françoise, on a fait des masques en papier. Avec M Herbin, en cours d’arts plastiques, on a redessiné ces masques et on les a fabriqués. Ces visages de théâtre, qui nous permettent de devenir qui on veut, qui on voudrait être, ou juste de l’essayer. Et cela s’est fini par l’écriture de saynètes, ayant pour seule consigne de poser un problème qui demeurerait irrésolu. Les céréales avant le lait ou le lait avant les céréales ? Une descente policière. Un vol de quatre couleurs. Une injustice entre frères et soeurs. Le PSG et le Barça. Nous en avons ébauché un travail scénique avec Eve. Brecht n’était jamais très loin.

Je remercie infiniment Alice Fagard de m’avoir invitée à collaborer sur ce projet, et de l’avoir accompagné avec une grande attention et beaucoup de bienveillance, ainsi que l’Ensemble Sequenza 9.3 qui en a été porteur et nous a permis de le structurer. Je remercie le Collège Diderot, et tout particulièrement son principal, M Higounet, d’avoir accueilli ma proposition à bras ouverts, malgré tout le travail administratif et logistique que cela impliquait. Je remercie Eve et Françoise pour l’énergie qu’elles ont déployé dans la conception et surtout la réalisation des séances, faisant preuve d’une grande capacité d’adaptation, d’inventivité et de pédagogie, au-delà de leurs compétences artistiques. Je remercie enfin, et par dessus tout, tous les élèves de la classe de 5è G : Anaïs, Mamadou, Imane, Shaïma, Solène, Ali, Aminata, Myriam, Kamelia, Stella, Rayan H., Sonia, Grégory, Ahsan, Jordie, Abel, Liony, Débora, Thiziri, Célina, Rayane R., Kopihesan, Linzhi et Ibrahim. J’espère vous avoir donné l’occasion de faire de petites ou de grandes découvertes qui vous seront chères quand vous y repenserez. Que le projet vous ait apporté au moins le quart de ce que vous m’avez apporté durant cette année.

Mme França Bastos, le 5 juin 2020

C’est très brechtien!

Ce que je trouve le plus excitant dans ces projets « Culture et art au collège », c’est la façon dont ils se modifient et s’enrichissent au cours du voyage…

Comme notre année 2019-2020 s’annonçait brechtienne, avec l’incroyable projet La Décision de Brecht et Eisler à la Philharmonie de Paris qui a fédéré 300 chanteurs amateurs et professionnels – et qui n’a, hélas, pas pu être donné le 27 mars 2020 -, l’ensemble Sequenza 9.3 m’a suggéré d’imaginer un parcours CAC en écho à cette folle aventure.

Un parcours en collège autour de La Décision, l’une des pièces didactiques les plus complexes et les plus problématiques de Brecht, pièce qui s’ouvre avec l’annonce de la liquidation d’un camarade devenu obstacle à la Révolution, n’est-ce pas ambitieux? Et les élèves vont-ils s’intéresser à cette histoire lointaine de révolution communiste en Chine?

Qu’à cela ne tienne: le principe de la pièce didactique et du théâtre épique est de présenter un paradoxe, une contradiction, sans y apporter de réponse; de laisser les spectateurs, et surtout les acteurs, faire le travail de réflexion. Voilà un excellent canevas pour les élèves, qui pourront s’attaquer aux contradictions de la société actuelle en écrivant et répétant de petites saynètes didactiques enrichies de musique. Chouette, me suis-je dit, seule avec mon petit cahier: c’est très brechtien! C’est avec cette idée que j’ai appelé Raísa, enseignante en lettres au collège Diderot et passionnée de théâtre, qui a répondu avec enthousiasme.

Quand j’ai rencontré Eve et Françoise pour parler de ce projet et leur proposer d’être le duo d’intervenantes dans la classe de Raísa, elles ont apporté leur pâte et leurs univers respectifs, de sorte que deux directions se sont dessinées: le travail de plateau avec Eve, avec Françoise l’atelier d’écriture jouant sur les mots et leur matérialité. Chouette, c’est très brechtien!

Sur le papier, tout était prévu, tout était organisé. Ensuite, bien sûr, il y a eu la rentrée et la rencontre avec les élèves. Et comme l’expérience concrète de la rencontre impose toujours sa loi, le projet a pris des chemins imprévus. Eve a fait longuement travailler les élèves sur l’entrée en scène et la prise de parole devant leurs camarades, exercice qui a « l’air de rien », mais qui représentait pour beaucoup un vrai défi. Françoise leur a fait faire des masques en papier (très brechtiens!) et les a emmenés à travers Aubervilliers pour un atelier d’écriture, dont sont ressortis de magnifiques textes au refrain musical: « tout autour du centre d’Aubervilliers, il y a… »

Et puis, les saynètes sont nées, le travail – que j’observais de loin par les récits que m’en faisaient Raísa, Eve et Françoise lors de nos petites réunions – a avancé.

Quand j’ai rencontré les élèves en février pour leur parler du projet La Décision, dont était né le leur, et que j’ai commencé en situant l’intrigue de la pièce en Chine, une jeune fille qui n’a pas la langue dans sa poche m’a interrompue en disant vivement: « Madame, ça parle du coronavirus? »

Tout le monde a ri, et pourtant elle ne croyait sans doute pas si bien dire… Tout s’est arrêté dix jours avant le spectacle à la Philharmonie et la restitution des élèves, prévue la même semaine à la salle des quatre chemins du Théâtre de la Commune. Une déception certaine, mais pas un échec. D’abord parce qu’il y a ce site, présentant les très beaux travaux des élèves. Et ensuite parce que le chemin parcouru et la réflexion menée, tant par les choristes de La Décision que par les élèves de 5ème G du collège Diderot, sont précieux en eux-mêmes et pour eux-mêmes.

Et là encore… C’est très brechtien!

Alice Fagard

Coordinatrice du projet et chanteuse au sein de l’ensemble Sequenza 9.3

Sequenza 9.3

L’Ensemble vocal Sequenza 9.3 est soutenu par le Département de la Seine-Saint-Denis et la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France – Ministère de la Culture au titre du conventionnement. Il est accueilli en résidence au Parc départemental Jean-Moulin-Les Guilands et par la ville de Pantin. La Sacem contribue à son développement. Certains projets reçoivent le soutien de la Région Île-de-France, de certains dispositifs spécifiques de la DRAC Île-de-France, de Musique Nouvelle en Liberté, de l’Adami ou d’autres partenaires.

Il est membre des réseaux FEVIS et Futurs Composés et est Ambassadeur de la Seine-Saint-Denis #inseinesaintdenis.fr

Plus d’informations sur l’Ensemble
www.sequenza93.fr

Sites internet des intervenantes du projet :

Françoise Le Golvan
http://francoiselegolvan.net/

Eve Weiss
http://www.jettetonpyjama.com/node/23